Poésies, Léon Cladel

Des poésies ignorées ?

             Éditer la poésie de Léon Cladel, cet écrivain aujourd’hui méconnu, pour ne pas dire inconnu y compris des milieux littéraires les mieux informés, relève soit d’une gageure soit d’un acte animé d’une passion peu commune !

            Pourquoi a-t-il été effacé de toutes les mémoires au point que l’immense majorité des professeurs de Lettres ignorent jusqu’à son nom ? Aurait-il été un écrivain si médiocre pour mériter un tel sort ?

            Mais alors pourquoi, preuves à l’appui, des hommes bien sous tous rapports, littéraires s’entend, à savoir Hugo, Flaubert, Maupassant, Barbey d’Aurevilly, Dumas père, Gautier, Daudet, Tourgueniev, Mérimée, Leconte de Lisle, Edmond de Goncourt (qui le désigne parmi les douze premiers membres de la future Académie), Mallarmé, Verlaine, Huysmans, et bien d’autres encore sans oublier notamment les plus grands écrivains belges d’expression française, pourquoi donc ces hommes illustres ont-ils loué le talent littéraire de Cladel, en vain ? Pourquoi Baudelaire consacra quelques mois de sa vie à relire de concert page après page le premier roman du jeune homme, roman qu’il préfaça, acte unique chez le grand poète ? Pourquoi Zola prononça le discours funèbre devant la tombe du défunt, le samedi 23 août 1892, au cimetière du Père Lachaise ? Pourquoi alors tant d’écrivains de la nouvelle génération lui ont rendu régulièrement visite à son domicile de la rue Brongniart, à Sèvres, afin de recueillir conseils, aide et appui ? Mais oui, pourquoi toutes ces questions sans réponses ? Parce qu’il faut, tout simplement, lire Cladel. Et le lecteur tranchera. Mais pour le lire, il faut bien sûr le rééditer, et voilà bien une tâche qui incombe aux audacieux, souvent les moins fortunés, puisque ceux qui ont les moyens sont généralement les plus frileux !

            Alors, certes, commencer par éditer un recueil qui reprend les Poésies réunies par Antonin Perbosc, regroupe les poèmes et chansons disséminés ici et là, dans les revues, journaux, manuscrits non publiés, dans l’œuvre en prose, relève de l’auto-flagellation surtout lorsque d’« excellents camarades » de Cladel, appréciant avant tout ses nouvelles et romans, n’hésitaient pas à lui chanter haut et fort : « Gardez-vous bien de parler la langue des dieux à laquelle vous n'entendez goutte et contentez-vous de celle des hommes du peuple que vous maniez à merveille ![1] »

            Certes. Et pourtant, voilà une manière de commencer par le commencement. Tout écrivain, ou presque, s’est exercé à l’art contraint du vers, de la rime, faisant ainsi ses gammes, et les plus doués d’entre eux en ont donné un art poussé jusqu’à l’excellence chez les plus grands. Cladel ne fait pas partie des plus grands poètes, cela se saurait, encore que, après ce qui a été écrit en introduction, il semble bien que la postérité peut oublier en chemin le talent de certains. Mais la lecture de Cladel est agréable et soumet le lecteur à toutes sortes d’émotions, ce qui est rare en poésie.

            Lorsque Cladel monte à Paris, il rencontre des poètes, s’immisce dans l’univers parnassien où il découvre la théorie de « l’art pour l’art » chère à Théophile Gautier, et le jeune écrivain apprécie, à l’évidence. Ses premiers poèmes, dans l’ordre chronologique du recueil, l’attestent. Mais cela ne suffit pas. La théorie parnassienne suppose un rejet de l'engagement social et politique de l'artiste. Par ailleurs, l’influence de Baudelaire est très forte chez Cladel et le souffle épique, le souffle hugolien, convient également à la nature du Quercynois. Ainsi, au fil des poèmes, grâce à une telle diversité d’apports, se dégage une personnalité propre au futur romancier dont les idées et les sentiments préfigurent l’œuvre romanesque.

            Sans entrer dans l’analyse littéraire de tel ou tel poème, on retrouve, peu ou prou, des accents, des tonalités propres à Ronsard, Musset, Verlaine, Rimbaud, Gautier, Hugo et bien sûr Baudelaire, très présent dans l’œuvre cladélienne. Mais vouloir trop rapprocher Cladel de ses illustres aînés et contemporains serait quelque peu superflu dans la mesure où les qualités stylistiques du poète se suffisent à elles-mêmes.

            Dans l’ordre du recueil, neuf poèmes en prose succèdent aux poèmes en vers pour la plupart édités en 1936 par les éditions Jean Crès sous la direction d’Antonin Perbosc. Si le premier d’entre eux, Confiteor, respecte certaines règles propres au genre, d’autres sont manifestement difficiles à cerner. On rencontre dans l’œuvre romanesque et dans nombre de ses nouvelles une poésie plus affirmée, ce que déclare d’ailleurs Camille Lemonnier à propos du style de Cladel : « Sa forte personnalité, toute nourrie de sève provinciale, déborde à tout instant dans ses romans, qui sont peut-être plus encore des poèmes que des romans, et des poèmes homériques de la plus épique envergure, par delà la proportion juste et le contour exact[2]. »

            Si Cladel n’écrit pratiquement plus de poèmes après 1870, il leur réserve encore une place dans la plupart de ses romans et dans quelques unes de ses nouvelles, souvent sous la forme de chansons, comme un coup de pinceau vif, coloré et gai dans un univers qui l’est moins. Certains sont rédigés dans le dialecte du Quercy quand l’histoire se déroule sur ses terres natales. Ils sont parfois grivois comme la chanson de Fra Coulas ou pastoraux à l’image de Poulido Margarîdo. Enfin, des chansons inédites, extraites de manuscrits n’ayant fait l’objet d’aucune édition, évoquent l’univers du Quartier latin que Cladel fréquenta dans les premières années de sa vie parisienne. Elles sont objets de curiosité.

            En guise de conclusion, laissons la parole à Antonin Perbosc, homme de culture et de cœur, qui, à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Cladel, parle avec justesse de ce maître qu’il connut dans sa jeunesse :

 

         « En 1863, Léon Cladel avait groupé quelques-uns de ses sonnets sous ce titre Sonnets d’amour et de guerre. C’était là l’ébauche d’un recueil qui fut abandonné peu de temps après, comme semble l’indiquer la pièce de la même époque intitulée : Derniers vers d’un Poète mort jeune. A ces juvenilia ne sont venues s’ajouter, en effet, que de rares œuvres de pleine maturité ; mais, parmi les premières et surtout parmi les dernières, quelles admirables pages en marge de la grande œuvre ! Les voilà enfin réunies. Pouvions-nous, en l’an de son centenaire, offrir un meilleur et plus durable hommage à ce poète mort jeune qui, soulevant parfois la pierre de sa tombe, lança un jour vers le ciel le plus émouvant de ses cris lyriques : Le Monstre, dans un impérissable éclair de résurrection ?

            “Dans la saison des semences et des grands labours”, nul traceur de sillons n’a plus infatigablement emblavé ses guérets que le puissant écrivain des Auryentys et de Montauban-tu-ne-le-sauras-pas, et on n’a jamais dressé sur le sol des aires quercynoles plus magnifique gerbière ; ce petit recueil poétique est comme un bouquet léger de roses des haies, de coquelicots et de bleuets des champs mêlés, ainsi qu’au temps où les blés mûrissent, aux épis drus de la moisson. »

 

Que celui qui vous est présenté puisse évoquer ces senteurs…

 

Fabrice Michaux

 

 

Nous reprenons l’ensemble des poèmes publiés par Antonin Perbosc aux éditions Jean Crès en 1936, la plupart ayant déjà paru dans des journaux, en revue ou dans des recueils collectifs, à l’exception de quelques pièces. Nous avons ajouté des poèmes extraits de romans (en français et en occitan) ainsi que quelques inédits dont les manuscrits se trouvent à la bibliothèque municipale de Montauban, en particulier des chansons à boire écrites pendant la vie de bohème à Paris vers 1857-1858.

Nous remercions vivement Norbert Sabatié, professeur d’occitan honoraire, pour le travail de vulgarisation (transcriptions, traductions et notes) effectué sur les poèmes et chansons rédigés en langue d’oc.



[1] Préface de L’Ancien, drame en un acte, en vers, représenté sur le Théâtre-Libre le 2 mai 1889, Alphonse Lemerre, éditeur, p. 3.

[2] Héros et Pantins, E. Dentu, éditeur, 1885, p. XIX.

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